BEATSQUEEZE RECORDS

BEATSQUEEZE RECORDS

Ugly Mac Beer

Si on devait résumer Beatsqueeze en quelques mots ? En plus d’une belle et longue histoire entre virtuoses du sample, c’est avant tout une affaire de passion débordante pour le disque vinyle sous toutes ses formes… Un peu comme si vous réunissiez sous une même bannière toutes les disciplines et les activités liées au disque, du crate-digging au turntablism en passant par la composition, la production, l’édition musicale, la distribution, la scène et le métier de disquaire

C’est au milieu des années 90, alors qu’il officie sous le pseudo de DJ Diess au sein du groupe de rap La Formule, aux côtés du rappeur JC aujourd’hui plus connu sous le nom de Wax Tailor, qu’Ugly Mac Beer fait ses premières armes aux platines, nourrissant sa passion déjà grandissante pour le scratch. Grand amateur de breakbeats et autres battle-breaks, Mac Beer finit par se lancer un peu plus tard en solo avec une idée fixe en tête : sortir son premier breakbeat et monter son propre label.

Après plusieurs participations aux championnats DMC, il sort en 1999, en collaboration avec JC, son premier breakbeat baptisé Breaking The Waves Vol.1, suivi dans la foulée du volume 2. Deux vinyles édités sur son label fraichement créé, Diess Production, qui marqueront le début d’une série de breakbeats aussi inspirés que déjantés, comme Drunk Master Break, Win A Trip To Hell Breaks ou les désormais cultes Just For Your Hand Vol.1 et 2, qui figurent encore à ce jour parmi les meilleures ventes en breakbeat de France.

C’est à la même époque, tandis qu’il assure la distribution de ses disques dans les shops parisiens, que Mac Beer rencontre Mister Modo, digger invétéré, beatmaker et disquaire averti qui sévit alors dans l’une des boutiques de la capitale les plus prisées des djs et des crate-diggers. Entre les deux, le courant passe tout de suite et une belle complicité ne tarde pas à s’instaurer entre Mac Beer le scratcheur fou et Modo le maître digger. D’autant plus que depuis qu’il fait la tournée des disquaires, une autre idée s’est mise à germer dans la tête de Mac Beer, lancer sa propre boutique de disques spécialisée scratch / Turntablism.

En 2002, il ouvre ainsi son premier shop baptisé Beatsqueeze, rue Notre Dame de Lorette dans le 9ème à Paris, et décide finalement de ne pas se limiter aux scratch records, en proposant une sélection vinyle de qualité en matière d’imports hip hop, soul, funk et BO (Soundtrack). Avec l’aide précieuse de Modo, qui s’est alors déplacé aux puces chez Copa Music, la boutique devient vite une référence incontournable pour les DJs et les mélomanes exigeants. C’est donc tout naturellement que les deux complices s’associent officiellement pour faire tourner la boutique, qui déménagera quelques mois plus tard rue de la Rochefoucauld, toujours dans le 9ème. Leurs talents et leurs personnalités se complètent à merveille, et pendant que Modo digge à tout va et gère la partie disquaire, Mac Beer s’occupe du label, assurant la production comme la distribution des disques.

Mais entre l’avènement du mp3, le développement des plateformes de streaming et l’arrivée du Serato, qui vient bouleverser les règles du jeu en matière de DJing et de turntablism, les ventes de vinyles s’effondrent, entrainant dans leur chute pas mal de petits disquaires indépendants. Beatsqueeze, comme beaucoup d’autres, finit par mettre la clef sous la porte en 2007. Qu’à cela ne tienne, nos deux fins diggers ne se laissent pas abattre. Ils se recentrent sur le label, anciennement Diess Prod (dont le nom est cependant toujours estampillé sur leurs disques, en guise de gage de qualité pour les connaisseurs) et rebaptisé entre temps Beatsqueeze Records, et se concentrent sur ce qu’ils savent finalement faire de mieux, la production musicale.

Leur premier vrai projet commun voit le jour en 2006, sous la forme d’un 45 tours intitulé Weed With Roots In Hell, du nom d’un vieux film obscur américain, une autre de leurs passions mutuelles. Un projet bien barré à la Madlib et son alter égo animé Quasimoto, où se mélangent répliques de vieux films, boucles et scratchs aux effets psychotropes. Le ton est donné. L’année suivante sort l’album Mo Dougly Weird Stories, un autre projet azimuté sur fond de séries B et de références ciné old school, avec en guest une belle brochette de MCs américains comme MF Grimm et son crew Monsta Island Czars, Mike Ladd, Roughneck jihad et D-Styles du groupe Third Sight.

Considéré depuis ses débuts sous le nom de DJ Diess comme l’un des spécialistes incontestés du breakbeat made in France, Mac Beer enfonce le clou aux côtés de Modo, les deux beatmakers bénéficiant à l’époque d’une solide réputation auprès des professionnels comme du public initié. Le binôme décide cependant d’explorer d’autres contrées musicales, plus soul, plus pop, moins complexes et plus accessibles aussi, dans l’esprit des instrus inspirées et des boucles entêtantes concoctées par le grand J Dilla sur son mythique Donuts, véritable ode au sampling et à ses possibilités infinies. Ils imaginent alors le projet Modonut mais avec une différence de taille par rapport à l’album exclusivement instrumental de Jay Dee, soigner les boucles et les beats tout en y incorporant des voix.

Modo et Mac Beer se mettent alors à la recherche de la perle rare et ne tardent pas à rencontrer, par le biais d’une amie commune, la chanteuse soul-jazz Jessica Fitoussi. Après quelques essais, elle enregistre en une seule prise le fameux Not Afraid, qui deviendra le tube absolu que l’on connaît, plébiscité partout et largement diffusé à l’époque sur les ondes de Nova. Modonut sort en avril 2009 chez Kif Records, avec des featurings comme El Da Sensei, Mike Ladd, Dj Troubl, Kankick, et pour les deux producteurs, vite encensés par la critique, c’est le début d’une vraie reconnaissance auprès du grand public.

Forts de ce succès, nos deux cinéphiles amoureux des samples poursuivent leur belle collaboration en enchaînant fin 2010 avec Remi Domost, un album plus dark dans la lignée de Mo Dougly Weird Stories, sur lequel le duo infernal donne vie à un monstre digne des pires films d’horreur, genre cinématographique dont ils sont tous les deux particulièrement fans. A grands coups de samples et de bruitages cauchemardesques, de featurings explosifs (Mike Ladd, Formula Abstract, F.Stokes, Roughneck Jihad) et d’humour morbide, Modo et Mac Beer nous livrent une belle démo d’horrorcore, qui en pétrifie plus d’un mais qui comble les amateurs de hip hop enragé, de flows acérés et de films d’horreur bien gores.

Dans le même temps sort sur Beatsqueeze Records/Diess Prod une série de vinyles instrumentaux dédiés au scratch pour les DJs et les MCs, dont le Homemade Bun’s de Mister Modo (2009), Los Burritos(2011), Just For Your Hand SFX Series / Classic Moviesde Mac Beer(2012), déclinaison deson breakbeat d’anthologie signé 13 ans plus tôt, ou encore la compile de groove vintage Music Library sortie en 2011. Sans compter les nombreux featurings que Mac Beer réalise avec ScratchScience, le label de DJ Hertz (vainqueur en équipe des derniers championnats du monde DMC), ainsi que tous les breakbeats et autres projets produits par Mac Beer depuis 2002 pour la crème des turntablists français, comme DJ Troubl’, Le Jad ou DJ Kodh.

En 2012 Modo et Mac Beer reprennent le projet Modonut là où ils l’avaient laissé, en lui offrant une suite digne de ce nom, Modonut 2, dont la palette sonore lorgne davantage vers le hip hop que le volume précédent, mais toujours avec le même sens de la mélodie et du groove. Fidèles à leurs habitudes, un soin particulier est apporté aux featurings et on retrouve ainsi aux côtés de Jessica Fitoussi et de Mike Ladd, le complice de toujours, la chanteuse danoise Astrid Engberg (La Fine Equipe, Berry Weight, Mattic…) et quelques poids lourds du rap US comme Psycho Les des Beatnuts, Craig G, Junclassic, ou encore F. Stokes sur la petite bombe scratchy Diggin’ in the Crates.

En octobre 2013, nouveau chapitre de l’aventure avec la sortie du troisième volet de la série, l’EP Modonut Invasion. Cette fois les deux sound-diggers cinévores s’amusent à décliner en 6 bombes hip hop, la thématique de l’invasion et de l’angoisse de l’envahisseur chère à la science fiction. On assiste à nouveau à une avalanche de samples, puisés dans les vieux disques de surf, films et autres séries B improbables, d’instrus groovy et de scratchs en série, sur lesquels sont invités à venir poser Mike Ladd l’habitué mais aussi le franco-américain The Real Fake MC, digne représentant du hip hop old school et funky infusé dans les années 80.

En 15 ans d’activité, Diess Prod/Beatsqueeze Records a vu paraître plus d’une cinquantaine d’albums, de maxis, de breakbeats et autres rééditions de vinyles. Une mine d’or pour les DJ et les fondus de scratch, et un vrai tour de force pour nos deux passionnés dans le contexte que l’on connaît. Aujourd’hui, il semblerait que leur persévérance et leur amour inconditionnel du disque aient fini par payer, puisqu’on assiste depuis plusieurs mois à un retour en grâce du sacro-saint vinyle. Et même s’il faut relativiser – le vinyle reste un marché de niche face aux ventes de musique dématérialisée – il y a de quoi se réjouir.

Modo et Mac Beer ont ouvert la boutique Beatsqueeze, mais cette fois en plein cœur des Puces de Clignancourt, dans la rue des disquaires.

http://www.beatsqueeze.com/